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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 14:59

Il pleut, gros et violent. Le village s'encapuchonne. Dans la tourmente, seule les cheminées transmettent leurs messages tranquilles. Entre deux orages, la campagne respire, délivrée des frénésies humaines. Sous les décombres, les herbes se souviennent de vivre. Les mottes de terre protègent les germes. La saison froide borde la nature. Les oiseaux de presque hiver, gonflés comme boules de Noël aux branches noires, résistent, accrochés aux dernières graines. Pauvrement dorée sur les heures courtes, la lumière traverse le gel. Il fait un temps de marche avec toi dans les feuilles roussies. Un temps d'humus et de vieux bonheur. Un temps de repos serein, confiant. La buée aux vitres fait écran. Si je pleure dans la pluie, qui le saura ? Pas de quoi en faire un poème.

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)

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11 novembre 2021 4 11 /11 /novembre /2021 12:49

C'était un homme ordinaire, un qui tous les jours partait à vélo jusqu'à son carré de jardin pas très loin du village. Ses outils bien rangés dans le cabanon de bois, au soir il ramenait des légumes et des fleurs. Il parlait patois avec ses vieux amis. Tous les 11 novembre, il se rasait de près, prenait soin de sa mise et partait au cimetière pour le dépôt de gerbe de la commune à ses enfants : "Morts pour la France durant la Grande Guerre", comme il était écrit au fronton du monument aux morts. Une fois, je l'avais accompagné, il tenait ma main. Quand le clairon de la sonnerie aux morts a retenti, il l'a lâchée, s'est essuyé les yeux avec son mouchoir à carreaux qui sentait la lavande, puis il l'a reprise, bien serrée. J'étais petite, sept ou huit ans. J'avais entendu dire qu'à la guerre, il avait porté sur son dos, pendant des kilomètres de tranchées aux boyaux boueux, pestilentiels, glaciaux, sans eau, un camarade blessé, et que pour cela, on lui avait donné une médaille qu'il laissait dans sa boîte au fond d'un tiroir parce que, disait-il : "Je ne l’ai pas sauvé pour une médaille, mais parce que c'était normal". C'était un homme ordinaire Gustave, c'était mon grand-père.

 

Ile Eniger - Les mains frêles -Éditions Chemins de Plume

 

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7 novembre 2021 7 07 /11 /novembre /2021 12:13

Cette lettre est pour toi. Vieux chat au soleil blanc d'une presque dormance. Penser, écrire, dire, être, cette lettre en frissonne. Brindilles d'air, pailles brûlées des jours, quelque chose palpite qui maintient le vivre. J'ai froid, j'ai froid. Tes gestes manquent aux miens pour les réchauffer. Blottie entre les lignes, je suis si loin, si près. L'alphabet de ton absence assemble des mots. Consolation.  Sous la lueur bleue de la fenêtre, je t'écris. Le jasmin penche vers le seuil. Quelques oiseaux ouvrent le matin.  Une odeur de café et d'encre respirent la vie naturelle. Je t'écris pour me souvenir de ta main. Au bois des étagères, des livres parlent de choses, de vies,  d'amour. Cette lettre aussi.

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)

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12 octobre 2021 2 12 /10 /octobre /2021 17:36

C'était au soir, Je vous lisais. Vous étiez l'oiseau, la grâce légère se passant d'approbation. Comme un ami des roses, vous regardiez par-dessus le mur. Je voyais avec vous. C'était une trace sur la neige, parfaite. Une voix ouvrant ses fenêtres sur des souffles de nuits d'été.  C'était un état donnant corps et âme à toute chose. Peut-on imaginer plus belle manière de s'endormir que votre voix de papier, de mâle intensité et d'infinie douceur, murmurant de si belles choses ?

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)

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15 août 2021 7 15 /08 /août /2021 11:44

L'absence ploie dans les souvenirs d'un visage. Cette fois, les orages sont venus non pour donner à boire mais pour détruire. Un mer bat et rebat ses galets d'indifférence. Les ombres dansent à la potence d'un ciel brûlant. Le jardin ne donne plus grand-chose. Des pensées pattes d'oiseaux s'agrippent aux heures. Quelques mots erratiques déchirent les pluriels du silence. En pays de pierrailles, quand la vie tombe, écrire est un abri. Tenir. Traverser. Et au soir, remercier les étoiles qui apaisent l'herbe brûlée du jour.

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 12:48

Ce qui m'importe c'est cette force ensemble bâtie, ensemble entretenue, ensemble habitée. Ce bel égrégore plus grand que nous. Ce lieu sacré qu'aucun dés-espoir ne peut atteindre. Tu n'es plus là mais ton âme veille, maintient avec moi l'incommensurable puissance du vivant.  Les discours étroits, les gestes indifférents, les pensées malveillantes, n'ont aucune prise sur la décision de lumière. Les murs sont illusoires devant l'éternité d'aimer.

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence - (à paraître)

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5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 21:43

Ils fusillèrent les rires, les différences, les audaces. Ils barrèrent les rues et tout sens qu’ils ne trouvèrent pas conforme. Ils arrachèrent les livres, civilisèrent la mort, la rajeunirent. Ils arrangèrent le passé. De leurs idées arrêtées, ils firent des églises où ils sacrifièrent la vérité. Ils emprisonnèrent les paysages, suspectèrent l'intelligence, conditionnèrent l’amour, colonisèrent l'herbe sauvage, calfeutrèrent la joie, surveillèrent le désir, évaluèrent les maisons, parquèrent l’imagination, déclarèrent courte l’enfance. Quand ils eurent mis en bouteille, la vague, l'inventivité, la liberté, l’âme, et autres choses gênantes, ils dirent aux arbres quels fruits ils devraient porter. Ils installèrent l’uniforme de la pensée unique et décidèrent de ce qui était bon. Les tuiles qui rêvaient aux étoiles furent jetées aux orties qui elles-mêmes furent exterminées. Les champs, ces voix sans issues, furent stérilisés, comme les animaux, les idées, les rêves, les couleurs, et ceux qui ne pensaient pas comme eux. Ils déclarèrent dangereux le rire, l'espoir, le chant, la connaissance. Ils dressèrent des chiens, des lois et des tours. Les oiseaux furent bagués, les esprits lessivés.  Quand ils eurent asséché l’intérieur et l’extérieur, quand ils eurent  effacé les larmes, quand ils eurent sacrifié le vivant, ils trouèrent le ciel, trafiquèrent les cellules, inventèrent maladies et remèdes, assujettirent la réflexion, brûlèrent le jour et tout ce qui ne leur ressemblait pas. Puis, ils vidèrent les bacs à sable. Alors, il ne resta plus rien, ni personne, pour crier au loup ou pousser une balançoire. Et sur la boule bleue désaffectée, ils ne virent plus, dans l’orbite morte du soleil, que leur visage, infâme et sans nom.

 

Ile Eniger - Du feu dans les herbes - Éditions Cosmophonies Internationales - 2002

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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 13:52

Peu

J'écris peu. les mots muets me regardent. Ma douleur les effraie. Les tient à distance. Un  signe clément, une attention sublime, aideraient à rompre le cercle de feu. Aideraient les ailes à guérir. Aideraient les pas et la route.  Mais l'ange est loin. Le loriot des jardins ne s'arrête plus ici. Tout est ailleurs maintenant. Tout est dur. Non pas la dureté bienveillante des roches mais celle du compact de l'air qui frappe les volets. Et l'âme. Aux immenses blessantes murailles, aux barrières d'épines sans fleurs ni abeilles,  aux taillis de serpents et de  ronces, je cherche l'aubépine et le miel, le souffle, la faille de lumière. Je murmure un nom. Je tends le regard.  Je demande un fruit pour ma soif, un pain pour ma route, une main pour l'épaule. L'implorante* de Camille n'est pas loin. Il ne reste rien. Qu'un tout improbable où je racle un vieil or.

 

Ile Eniger - Les pluriels du silence (à paraître)

* "L'implorante" – Sculpture de Camille Claudel

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