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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 11:45

Je cherche partout mais tout est nulle part. Je ne sais plus rien du ciel et de la terre. J'ai cessé d'écouter, interroger, espérer. Sentier sans balises, pierre oubliée, violon sans archet, orage sec, et les mots pour silence. Une nomade plantée au milieu du hasard, voilà ce que je suis. Un risque misérable bien lourd pour une vieille mule.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

 

 

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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 22:01

Depuis des jours, elle rôde autour du village. Elle a la faim des hivers rudes. Certains l'ont appâtée avec de la nourriture. Les hommes ne sont peut-être pas ce que lui dicte son instinct ? Elle renifle les lieux, dort sous les ronces, inspecte les abords avec prudence. Son instinct est sa survie. Cachée, elle attend la nuit complice, souffle au ras du sol, observe, flaire. Méfiante, elle capte des messages brouillés, des odeurs parasites. Vigilante, elle sursaute au moindre bruit. Elle sait la malveillance, la bêtise, la brutalité, la cruauté. Elle protège sa vie et celles qui bougent dans son ventre. Un qui-vive permanent légué par sa mère et la mère de sa mère et toutes ses mères depuis la première, la maintient en alerte. Rien n'échappe à son regard perçant, à ses sens aiguisés. Une terrible et salutaire alarme la tient crocs bandés, son corps souple prêt à bondir, à fuir. L'asservissement, les cages, ce n'est pas pour elle. La peur, la faim au bout des pattes, elle attend. Que s'ouvrent les portes des poulaillers. Que les poubelles livrent leurs entrailles. Que des rongeurs s'aventurent. Que des baies s'offrent. Elle attend dans la conscience ancestrale à défendre. Puis, défiant l'aigle et les chiens, elle regagne le silence rêche de la montagne. Circuit connu d'elle seule, silencieuse, rapide, elle rallie la tanière élémentaire, l'étrange appel de sa chair. Un maigre éclair roux quitte les asphaltes. Dans l'austère campagne, énergie tendue, elle court la renarde. Elle court. Silencieuse et puissante. Chacun de ses muscles pulse la détermination séculaire de son espèce.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

 

 

 

 

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 21:36

Quand la tasse se brise, la préférée, celle qui vient de loin, sidéré, on ramasse les morceaux de vieille porcelaine, le bleu qui a traversé les années. On balaie les tout petits débris, coupants. On pleure parce que la brisure arrête quelque chose, on ne s'y attendait pas. Les moments de douceur étaient éternels puisqu'ils étaient. Quand la tasse se brise, le souvenir prend forme, bleu, une ombre de paupière. On le sait, le café du matin sera puni, on ne le boira plus à la même heure, plus de la même façon.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 22:05

Vers quoi tendre le cœur quand tout se désavoue ? Quand le vide se fait plus lourd qu'une montagne ? Quand la blancheur du jour nomme l'absence et sculpte la douleur ? Des sons d'absides pures amplifient le silence. L'erratique du vent conduit des ronciers de fleurs. Le cri mauve des lavandes parfume la serpe. Les arbres lentement élèvent leur bonté. L'embâcle d'un ruisseau donne à boire aux oiseaux. Un ciel de verre bleu allume le rien pour un brin de lumière. Être là, avec ce que l'on est, ce qu'il reste d'outils. Uniques et innocents dans le pouls de la Terre. Nous ne savions pas que c'était le bonheur, nous étions le bonheur.

 

Ile Eniger - Les mains frêles - (à paraître)

 

 

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 17:38

J'aime mieux parler avec le chat, il ne se prend pas au sérieux malgré son air d'intérêt général. Ou encore avec la tourterelle du toit d'en face, qui peigne son jabot d'un bec précis et affairé. J'aime mieux le moineau effronté, l'insouciant pissenlit, le torrent gaillard, la chèvre obstinée, l'insolent jasmin, la poignée de terre et le simple du jour qui se lève et s'endort sans savoir. Même les fourmis en bandes organisées finissent par me faire rire. Mais les cénacles, ô les cénacles d'écrivants et leurs mouchoirs de papier, les chapelles au dieu moi, les réunions d'ego, les réseaux phraseux, politiques ou savants, me font changer de rue. Me font emprunter la traverse.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 18:03

Elle navigue au près. Loin des voisinages, des remous verbeux. Elle évite les ports, les jolies coques, les régates et les routes à trophées. Elle va vent debout sur la puissance d'eau, gîte vers le soleil sans tirer de bords. La lumière pour sextant, elle se méfie des fausses traces de sel. Elle ne bat jamais pavillon. On la croise parfois dans une crique calme, loin des bruits inutiles. On la reconnaît à son silence d'observance. On dit qu'elle connaît la baleine blanche, le vertu des algues, la force des vents. On dit qu'elle dort dans les bras d'un sauvage. Mais on dit tant de choses. Elle habite sur une île où l'on peut vivre nue sans crainte des yeux sales.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

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6 juin 2020 6 06 /06 /juin /2020 22:34

Une vieille dame, gestes fragiles, pas menus, fine silhouette, les après-midi de beau temps traversait son village, s'asseyait près de la rivière, jetait du pain aux canards, parlait aux oiseaux, aux chats errants, lissait sa robe pour ne pas la froisser. Derrière son regard, tout un monde visitait avec elle le paysage. Parfois, elle ouvrait un livre, heureuse que sa fille  l'ait écrit. Elle soulignait des phrases,  soupirait, pensait à ses cahiers à elle qui dormaient dans le tiroir d'une commode.  Elle regardait le ciel où son jardinier était parti cultiver les étoiles. Elle lui disait le manque, le serrait doucement dans son cœur. C'était une vieille dame à la voix rossignol, qui aimait les fleurs, la poésie et la musique. Elle, qui savait parler aux arbres, c'était ma mère.

 

Ile Eniger - Les mains frêles (à paraître)

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